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Ref. Ares(2021)351120 - 15/01/2021
 
 
 
 
MOBILISER LES POLITIQUES EUROPÉENNES AU SERVICE DE LA 
RECONQUÊTE INDUSTRIELLE 
Note du réseau des Chambres Françaises de Commerce et d’Industrie 
Décembre 2020 
 
Bien qu’antérieur à la crise actuelle, le débat sur la nécessité d’une politique industrielle ambitieuse 
pour  l’Union  européenne  n’a  cessé  de  prendre  de  l’ampleur  au  cours  des  derniers  mois,  et  les 
arguments en faveur d’une  telle  politique  ont  fleuri même  dans les pays qui y étaient,  jusqu’alors, 
plutôt  réfractaires  comme  l’Allemagne.  Il  est  vrai  que  l’évolution  de  l’environnement  international 
avec  la montée  en puissance  technologique  de  la Chine,  désormais considérée par l’UE comme  un 
« concurrent  systémique »,  a  contribué  à  ébranler  les  certitudes  de  nos  voisins  qui  ont  pris 
conscience de l’urgence de parer au délitement de leur base industrielle. 
Certains épisodes récents, comme le rachat du fleuron de la robotique Kuka par un groupe chinois en 
2016,  ou  la  fusion  avortée  d’Alstom  et  Siemens,  rejetée  par  la  Commission  européenne  en  février 
2019,  ont  eu  le mérite  de  susciter  une  convergence doctrinale  des  deux côtés du  Rhin,  comme  en 
atteste le « manifeste franco-allemand pour une politique industrielle européenne adaptée aux XXIe 
siècle »,  publié  au  lendemain  de  l’échec  du  rapprochement  entre  les  deux  groupes  ferroviaires. 
Prenant  acte  de  la  nouvelle  donne  concurrentielle  au  niveau  mondial  (expansionnisme  des 
entreprises  chinoises  massivement  subventionnées,  hégémonie  des  GAFAM  dans  l’économie 
numérique, montée des tensions protectionnistes, recul du multilatéralisme…), les ministres français 
et  allemand  de  l’Économie  y  prônaient  notamment  une  révision  des  règles  communautaires  de  la 
concurrence.  L’objectif  est  de  permettre  aux  entreprises  européennes  de  rivaliser  à  armes  égales 
avec leurs concurrents tout en soutenant les initiatives pour l’émergence de champions européens 
dans les secteurs d’avenir (exemple de l’Airbus des batteries pour les véhicules électriques). 
 
Face à l’ampleur des défis à relever dans ce nouvel âge industriel, les initiatives nationales doivent 
être  relayées,  coordonnées  et  amplifiées  au  niveau  européen,  pour  gagner  en  efficacité.
  La 
dynamique industrielle au niveau mondial fait émerger de nouveaux pôles de puissance, que ce soit 
en Asie ou en Amérique du Nord, qui risquent de marginaliser les acteurs européens n’ayant pas la 
taille  critique.  Ce  risque  se  matérialise  déjà  dans  l’économie  numérique  dont  la  géographie  se 
caractérise par une très forte concentration dans deux pays : les États-Unis et la Chine. Ces derniers 
concentrent  en  effet  à  eux  seuls  90%  de  la  capitalisation  boursière  des  70  premières  plateformes 
numériques au niveau mondial, contre à peine 3,6% pour l’Europe1. 
 
Toutefois,  l’érosion  de  la souveraineté  économique  et  technologique  de  l’Europe,  « berceau »  de 
l’industrie, n’est pas une fatalité. Mais il est urgent de saisir le moment présent pour transformer 
la crise en opportunité et redonner un nouvel élan à l’industrie européenne, en capitalisant sur ses 
nombreux  atouts :  un  vaste  marché  intérieur,  de  fortes chaînes  de  valeur,  des  infrastructures  de 
qualité,  une  main  d’œuvre  qualifiée,  des  pôles  d’excellence  en  matière  de  recherche  et 
d’innovation… 
 
Consciente  de  ces  enjeux,  la  Commission  européenne  a  présenté  le  10  mars  2020  sa  vision  d’une 
nouvelle stratégie industrielle « pour une Europe verte et numérique » dont les moyens concrets et 
le calendrier restent encore à préciser. Plusieurs initiatives envisagées dans le cadre de ce futur plan 
                                                           
1 Source : CNUCED, Rapport sur l’économie numérique, 2019. 

 

 
peuvent cependant être  saluées comme celle visant à mieux  protéger la propriété intellectuelle, le 
réexamen  des  règles  de  concurrence  ou  encore  les  mesures  ciblées  à  destination  des  PME 
européennes. 
 
Les CCI soutiennent les orientations générales de cette nouvelle stratégie dont la mise en œuvre 
devra  associer  toutes  les parties  prenantes  au  plus  près  du  terrain
  (pouvoirs  publics,  entreprises, 
territoires,  fédérations  professionnelles,  centres  de  recherche…).  Elles  invitent  néanmoins  les 
décideurs  européens  à  intensifier  les  efforts  pour  mieux  articuler  les  différents  instruments  des 
politiques  communautaires  pour  gagner  en  cohérence
.  Il  s’agit  notamment  de  dépasser  les 
approches en « silos » qui tendent  à exacerber  les antagonismes  entre  les différents  objectifs (une 
politique de la concurrence visant la protection des consommateurs versus une politique industrielle 
visant la constitution de champions européens). Il est primordial de concilier ces objectifs au service 
de  l’ambition  commune.  Ainsi,  l’Europe  pourra  mieux  défendre  ses  intérêts  stratégiques  dans  une 
vision globale, comme le font déjà les autres puissances mondiales, afin de retrouver son leadership 
en matière industrielle et technologique. 
 
À la lumière des enseignements de la crise que nous traversons, l’Europe apparaît, en effet, comme 
l’échelon  pertinent  pour  refonder  une  stratégie  industrielle  offensive  qui  intègre  pleinement  les 
enjeux de souveraineté et d’autonomie industrielle et stratégique.
 Même si la crise ne remet pas 
fondamentalement  en  cause  les  chaînes  de  valeur  mondiales,  elle  en  a  néanmoins  révélé  les 
vulnérabilités :  risques  de  ruptures  d’approvisionnement  dans  de  nombreux  secteurs,  risques  de 
dépendance excessive vis-à-vis de fournisseurs géographiquement concentrés comme en Asie… Par 
conséquent, il est vraisemblable que la tendance à la régionalisation des chaînes de valeur connaisse 
une  accélération  dans  les  années  à  venir,  étant  entendu  que  la  réactivité  et  la  résilience  des 
organisations productives sur une base régionale seraient, en principe, mieux assurées.  
 
Dans cette perspective, il faut créer les conditions pour inciter les entreprises à développer leurs 
projets  d’investissement  et  à  (re)localiser leur  production  sur le  territoire  européen,  notamment 
dans  les  secteurs  d’avenir.  Pour  les  CCI,  les  pistes  à  privilégier  pour  réussir  la  reconquête 
industrielle au niveau européen s’articulent autour des axes suivants : 
 


renforcer la capacité d’investissement de l’UE dans les projets innovants et les technologies 
de rupture ; 


réarticuler la politique de la concurrence avec l’ambition industrielle de l’UE ; 

instaurer le principe de réciprocité entre l’UE et ses partenaires dans l’accès aux marchés 
publics. 

 
1. Renforcer la capacité d’investissement de l’UE dans les projets innovants et les technologies de 
rupture 
Le renforcement des dispositifs européens de financement et de soutien à l’investissement constitue 
une  voie  incontournable  pour  bâtir  une  politique  industrielle  efficace  à  l’échelle  européenne. 
Capitalisant sur le succès du « plan Juncker » (et son successeur « InvestEU »), l’UE pourrait mobiliser 
davantage  la  Banque  européenne  d’investissement  (BEI)  pour  apporter  un  appui  direct  aux 
entreprises qui investissent dans les domaines où l’Europe est en retard. Pour être à la hauteur des 
ambitions affichées, une augmentation de capital de la BEI lui permettrait de démultiplier sa capacité 
d’intervention,  en  instruments  de  fonds  propres  comme  de  garantie,  au  bénéfice  des  entreprises 
européennes. 
Par ailleurs, les entreprises européennes de croissance, qui peinent à trouver des ressources sur le 
marché financier, sollicitent trop souvent des financements auprès d’investisseurs non européens, au 
risque de devenir la proie des grandes firmes extra-européennes (Chine et États-Unis) qui bénéficient 
d’un marché boursier plus profond. La création de fonds de souveraineté européens permettrait de 

 

 
répondre  à  cet  enjeu  en  apportant  aux  entreprises  moyennes  les  capitaux  frais  leur  permettant 
d’assurer leur développement et leur indépendance. 
 
Pour rester dans la course mondiale, l’Europe devra dans tous les cas accélérer les investissements 
dans les technologies de pointe et les infrastructures numériques critiques (réseaux 5G et future 6G, 
stockage des données dans le cloud…). Dans le domaine de l’intelligence artificielle (IA), par exemple, 
les  investissements  privés  au  sein  de  l’UE  ont  totalisé,  selon  certaines  estimations2,  à  peine 
4 milliards de dollars sur la période 2018-2019, se situant ainsi très loin derrière les montants investis 
aux États-Unis (36 Md$) et en Chine (25 Md$). 
 
Si  la  bataille  n’est  pas  encore  perdue,  il  est  urgent  pour  les  Européens  de  changer  de  braquet  et 
d’investir massivement dans la recherche et le développement de projets innovants en matière d’IA 
pour éviter le décrochage par rapport aux autres puissances mondiales. À cet égard, la proposition 
de  la  Commission  de  créer  un  marché  unique  des  données  industrielles  constitue  une  avancée 
majeure. En permettant la libre circulation de ces données au sein de l’UE et entre les secteurs, elle 
favorisera  l’éclosion  et  le développement  d’un  écosystème  de  start-ups  et  de  centres  d’innovation 
qui seront mieux armés pour affronter la compétition mondiale. 
 
La  question  du  financement  reste  néanmoins  cruciale  dans  les  années  à  venir.  Bien  que  l’effort 
financier de l’UE en faveur de  la recherche et l’innovation en IA ait été accru de  70% au cours des 
trois dernières années pour atteindre 1,5 milliard d’euros, cela reste largement insuffisant au regard 
de  l’objectif  affiché  par  la  Commission  d’attirer  20 milliards  d’euros  d’investissements  annuels  au 
cours  de  la  décennie  à  venir,  contre  3,2 milliards  d’euros  en  2016.  Dans  le  même  sens,  sur  les 
750 milliards d’euros du plan de relance européen adopté en juillet dernier, seuls 5 milliards seront 
consacrés  au programme Horizon Europe, portant  ainsi l’enveloppe  totale du principal programme 
d’investissement de l’UE pour la recherche et l’innovation à 85 (au lieu de 80) milliards d’euros sur la 
période 2021-20273. À titre de comparaison, la Chine projette d’investir 150 milliards de dollars d’ici 
2030 dans le seul domaine de l’IA pour en devenir le leader mondial. 
 
Dans  ces  conditions,  il  serait  souhaitable,  pour  pallier  les  insuffisances  du  budget  communautaire, 
d’encourager les coopérations entre les États membres pour mutualiser les ressources dédiées au 
développement des technologies de rupture et à leur exploitation industrielle. 
 
Un  exemple  qui  pourrait  inspirer  cette  démarche  est  celui  du  projet  européen  Gaia-X  dans  le 
domaine du cloud. Porté par la France et l’Allemagne, il vise à offrir une « infrastructure européenne 
des données »4. Concrètement, le projet prendra la forme d’une entité de gouvernance qui édictera 
de grands principes de sécurité, d’interopérabilité et de portabilité, garantissant la souveraineté des 
données. Déjà près de 180 entreprises issues de 18 pays, dont 12 de l’UE, ont rejoint l’initiative et se 
sont engagées à respecter ces règles. 
 
Plus  généralement,  le  développement  sur  le  territoire  européen  de  chaînes  de  valeur  dans  les 
secteurs  d’avenir  revêt  une  importance  croissante  pour  l’autonomie  stratégique  de  l’Europe  en 
matière  de  sécurité  d’approvisionnement  et  d’indépendance  technologique.  Compte  tenu  des 
enjeux,  il  convient  de  favoriser  l’émergence  de  leaders  industriels  européens  dans  les  filières 
stratégiques  européennes  identifiées  début  2019 :  batteries ;  nanoélectronique ;  calcul  à  haute 
performance ;  mobilité  connectée  et  autonome ;  hydrogène ;  processus  industriels  bas  carbone ; 
                                                           
Source : AI Index Report 2019, Université de Stanford. 
3 À l’initiative du parlement européen, les 75,9 milliards d’euros prévus initialement dans le budget de l’UE (cadre financier 
pluriannuel 2021-2027) sont passé à 80 milliards. 
4 https://portail-ie.fr/analysis/2420/gaia-x-le-cloud-franco-allemand-qui-veut-poser-les-bases-de-la-souverainete-numerique-
europeenne 


 

 
cybersécurité ;  internet  des  objets ;  santé  intelligente.  Afin  de  structurer  ces  filières  stratégiques, 
elles  devront  faire  l’objet  de  plans  d’action  européens  mobilisant  les  politiques  de  l’UE  ayant  un 
impact sur la compétitivité industrielle (aides d’État, financement de la recherche et de l’innovation, 
fiscalité, élaboration des normes, promotion des compétences…). 
 
 
PROPOSITION 1 
Favoriser les coopérations industrielles transeuropéennes dans les chaînes de valeur stratégiques 
en accélérant le développement des projets importants d’intérêt européen commun (PIIEC). 
 
Les processus de développement des technologies de rupture et leur déploiement à grande échelle 
impliquent souvent  des  besoins de  financement qui ne  peuvent  être couverts par les seuls acteurs 
privés.  Lorsque  le  marché  est  défaillant,  il  devient  crucial  de  mobiliser  l’investissement  privé  et  le 
financement  public  pour  soutenir  les  grands  projets  innovants.  Dans  le  cadre  des  PIIEC,  les  États 
membres de l’UE peuvent ainsi combler le déficit de financement et stimuler la réalisation de projets 
transnationaux  d’importance  stratégique  sans  contrevenir  aux  règles  communautaires  en  matière 
d’aides d’État. En se fondant sur l’expérience acquise à travers des PIIEC récents, notamment dans le 
secteur  des  batteries  ou  de  la  microélectronique,  cet  outil  pourra  être  optimisé  pour  accélérer  la 
mise  en  place  d’autres  alliances  industrielles  transeuropéennes,  dans  lesquelles  les  coopérations 
entre grands groupes et PME devraient être mieux encouragées.
 
 
2. Réarticuler la politique de la concurrence avec l’ambition industrielle de l’UE 
 
La  politique  de  la  concurrence  de  l’UE  a  été  une  composante  essentielle  du  projet  européen  et  a 
contribué  à  la  constitution  d’un  marché  intérieur  libre,  dynamique  et  de  plus  en  plus  intégré.  En 
luttant  contre  les  pratiques  anticoncurrentielles  comme  les  ententes  ou  les  abus  de  position 
dominante,  cette  politique a favorisé une  saine compétition entre les entreprises  et  une  allocation 
plus  optimale  des  ressources  productives  par  les  mécanismes  du  marché  au  sein  de  l’espace 
européen.  La  littérature  économique  montre  globalement  que  la  moindre  concentration  des 
marchés  européens,  comparativement  à  la  situation  américaine,  a  ainsi  maintenu  une  pression 
continue  sur  les  prix  des  biens  et  services  au  bénéfice  des  consommateurs  européens  dans  de 
nombreux secteurs comme les télécoms. 
Cependant,  les  entreprises  européennes  doivent  aujourd’hui  affronter  une  concurrence 
internationale  qui  s’est  intensifiée  notamment  avec  la  montée  en  puissance  économique  et 
technologique de la Chine et la domination de l’économie numérique par les GAFAM. Pour préserver 
leur  pertinence  et  leur  efficacité,  les  règles  européennes  de  la  concurrence  doivent  évoluer  pour 
s’adapter  aux  nouvelles  réalités  de  la  compétition  mondiale.  Cet  aggiornamento  nécessaire  de  la 
doctrine européenne devra ainsi garantir une véritable équité concurrentielle (« level playing field ») 
entre  tous  les  opérateurs  quelles  que  soient  leurs  origines  et  s’inscrire  dans  une  stratégie 
européenne de reconquête industrielle plus affirmée. 
 
Aussi, les CCI soutiennent-elles une conception modernisée de la politique de la concurrence qui 
tient compte des enjeux de souveraineté industrielle, lesquels sont devenus plus prégnants dans le 
contexte  de  la  crise  actuelle.  À  ce  titre,  les  CCI  françaises  accueillent  favorablement  le  projet  de 
réforme  lancé  récemment  par  la  Commission,  sous  l’impulsion  des  gouvernements  français  et 
allemand5.
 
Elles saluent également le renforcement de la coopération entre Etats membres sur le contrôle des 
investissements  étrangers
,  qui  vient  d’entrer  en  vigueur.  Si  la  portée  du  dispositif  reste  limitée,  il 
constitue  une  première  réponse  de  l’Europe  face  à  l’appétit  de  groupes  étrangers,  notamment 
chinois, pour les entreprises européennes des secteurs les plus sensibles. 
                                                           
Cf. Rapport des CCI « Réussir la relance », juin 2020 : REUSSIR+LA+RELANCE+-+rapport+intégral-19-06.pdf (www.cci.fr) 

 

 
Les  CCI  apportent  aussi  leur  soutien  au  projet  de  taxe  carbone  aux  frontières.  Si  ce  mécanisme 
d’ajustement limitera les distorsions de concurrence, il risque néanmoins de favoriser une hausse de 
prix  des  produits  carbonés,  ce  qui  aura  des  répercussions  sur  la  plupart  des  process  industriels  au 
sein des États membres. 
En revanche, en matière de contrôle des concentrations, elles insistent sur l’importance de rénover 
les outils d’analyse et les modalités d’intervention des autorités de la concurrence, afin de ne pas 
brider l’émergence de champions européens.
 
 
PROPOSITION 2 
  Rénover  les  outils  d’analyse  concurrentielle,  notamment  en  prenant  en  compte  la 
concurrence  potentielle  future  et  en  adoptant  une  définition  extensive  des  marchés 
pertinents. 

  Repenser  les  modalités  du  contrôle  des  concentrations  en  privilégiant  le  recours  à  des 
remèdes moins irréversibles que les mesures structurelles. 
 
  L’analyse concurrentielle conduite par la Commission européenne devra être plus dynamique et 
intégrer  l’entrée  potentielle  à  moyen  et  long  terme  de  concurrents  étrangers  bénéficiant  de 
subventions  publiques  massives  comme  en  Chine.  Ces  subventions  peuvent  être  indirectes 
comme  l’accès  à  une  ressource  (ressource  naturelle  ou  facteur  de  production)  à  un  prix 
préférentiel ou le recours à un prêt à un taux bonifié par une banque publique. 
 
  La contestabilité croissante des marchés par l’abaissement continu des barrières à l’entrée incite 
à  une  redéfinition  des  marchés  pertinents  au-delà  des  frontières  européennes  pour  mieux 
prendre en compte la menace concurrentielle en provenance des pays émergents. 
 
  Le  contrôle  des  concentrations  devra  privilégier  le  recours  aux  « remèdes  comportementaux » 
(engagements pris par les entreprises pour s’adapter aux évolutions de marché postérieures aux 
opérations  de  concentration)  moins  irréversibles  que  les mesures  compensatoires  structurelles 
comme  les  cessions  d’activités,  souvent  opérées  au  profit  de  concurrents  extra-européens  (un 
cas sur deux depuis 2010). 
 
  Concernant  l’économie  numérique  dont  le  mouvement  de  concentration  est  extrêmement 
puissant du fait de l’importance cruciale des économies d’échelle et des effets de réseau, il est 
urgent d’apporter des réponses appropriées aux stratégies « prédatrices » souvent déployées par 
les GAFAM pour « tuer » la concurrence potentielle émanant des start-ups innovantes. Les outils 
d’analyse  concurrentielle  de  la  Commission  doivent  ainsi  mieux  détecter  ces  acquisitions 
critiques,  qui  passent  sous  le  radar  des  autorités  de  la  concurrence.  Une  des  pistes 
recommandées  par  le  rapport  de  l’IGF  (juin  2019)  est  d’instaurer  un  contrôle  ex  post,  dans  un 
court  délai,  des  opérations  dans  lesquelles  le  ratio  de  la  valeur  de  la  transaction  au  chiffre 
d’affaires de l’entreprise acquise suggère un possible enjeu concurrentiel. 
 
3. Instaurer le principe de réciprocité entre l’UE et ses partenaires dans l’accès aux marchés publics 
 
La mise en cohérence de l’ensemble des politiques européennes au service de l’ambition industrielle 
commune  implique  de  corriger  certaines  failles  constatées  depuis  de  nombreuses  années  dans  la 
conduite  de  la  politique  commerciale  de  l’UE.  Le  souci  d’ouverture  des  marchés  attaché  à  cette 
politique  est  loin  d’être  partagé,  du  moins  dans  les  faits,  par  tous  les  partenaires  commerciaux  de 
l’Union, notamment en matière de marchés publics. 
Ainsi, aux États-Unis, le « Buy American Act » institue un système général de préférence nationale qui 
se traduit par l’application de mesures discriminatoires aux commandes publiques. Quant aux pays 
émergents, leurs marchés publics sont quasiment inaccessibles aux entreprises étrangères. La Chine 

 

 
représente,  à  cet  égard,  un  cas  particulièrement  emblématique :  la  politique  de  « Buy  Chinese » 
réserve, sauf exception, aux seuls soumissionnaires nationaux la participation aux appels d’offres. Il 
s’agit  d’un  principe  inverse  à  celui  de  la  doctrine  européenne :  l’ouverture  n’est  pas  la  règle,  mais 
l’exception. Les entreprises étrangères ne peuvent souvent accéder au marché chinois que dans des 
conditions discriminatoires comme l’obligation d’entreprise commune (joint-venture) ou de transfert 
de technologie. 
En  Europe,  les  marchés  publics  représentent  un  enjeu  économique  de  taille,  avec  2000 milliards 
d’euros  par  an,  soit  près  de  14%  du  PIB  de  l’UE.
  La  commande  publique  constitue  ainsi  un  levier 
important  qu’il  est  possible  d’actionner  pour  défendre  les  intérêts  européens  sur  la  scène 
internationale et encourager les relocalisations industrielles sur le territoire de l’UE, notamment dans 
les filières stratégiques. 
 
PROPOSITION 3 
  Promouvoir l’adoption d’un « Buy European Act » et faciliter l’accès des PME européennes 
aux marchés publics. 
  Renforcer  l’effectivité  du  principe  de  réciprocité  dans  l’accès  aux  marchés  publics  en 
révisant le contrôle des aides d’État pour les entreprises extra-européennes. 
 
Évoquée depuis de nombreuses années, l’adoption d’un « Buy European Act » instaurant une forme 
de préférence communautaire dans certains secteurs s’est heurtée, jusqu’à présent, à la résistance 
ou  à  la  frilosité  de  quelques  États  membres.  Mais  face  à  la  montée  des  tensions  protectionnistes 
dans  le  monde  et  au  recul  du  multilatéralisme,  l’Europe  doit  mieux  défendre  ses  intérêts 
économiques  et  s’appuyer  sur  la  puissance  de  son  marché  intérieur  unique  pour  chercher  un 
meilleur équilibre dans les relations avec ses partenaires commerciaux. À l’heure où les effets de la 
crise  fragilisent  la  santé  des  entreprises  européennes  pour  une  durée  encore  indéterminée,  la 
commande publique constitue un véritable levier pour la relance de l’industrie et des écosystèmes 
locaux dans les territoires. 
 
Aussi,  est-il  important  de  repenser  le  contrôle  des  aides  d’État  pour  que  son  efficacité  ne  soit  pas 
battue  en  brèche  lorsqu’il  s’agit  d’entreprises  extra-européennes,  notamment chinoises,  lesquelles 
sont  souvent  massivement  subventionnées  et  protégées  sur  leur  marché  intérieur.  Pour  renforcer 
l’effectivité  du  principe  de  réciprocité  et  protéger  les  entreprises  européennes  des  pratiques 
restrictives et discriminatoires de la part des pays tiers, il est indispensable d’intensifier les initiatives 
pour concrétiser la mise en place d’un cadre juridique harmonisé comme celui de « l’instrument sur 
les  marchés  publics  internationaux »  (International  Procurement  Instrument),  proposé  par  la 
Commission en 2016. 
 
Plus  largement,  au  niveau  des  consommateurs,  l’adoption  d’un  « Buy  European  Act »  doit 
s’accompagner  d’une  revalorisation  parallèle  du  « made  in  France »  et  du  « made  in  Europe ».  En 
effet,  le  patriotisme  économique  réduit  à  sa  seule  dimension  nationale,  s’il  reste  à encourager,  ne 
suffira pas à faire valoir une quelconque souveraineté dans un monde devenu multipolaire. Cela doit 
passer par une révision des règles de marquage d’origine, non obligatoire à ce jour, afin de répondre 
aux exigences de traçabilité et de clarté qui sont de plus en plus réclamées par les consommateurs 
européens. 
 
 
 
 

 

 
CONCLUSION 
 
En  jetant  une  lumière  crue  sur  les  vulnérabilités  de  notre  tissu  productif  et  sur  l’étendue  de  nos 
dépendances industrielles, la crise actuelle a le mérite de nous rappeler l’importance vitale que revêt 
la question de la réindustrialisation. Celle-ci est une entreprise de longue haleine qui doit mobiliser 
tous les acteurs sur la base d’un diagnostic et d’une ambition partagés. 
L’état  de  santé  de  l’industrie  française  fait  globalement  consensus :  déclin  accéléré  des  parts  de 
marché  et  de  l’emploi  industriel,  déficit  de  compétitivité  et  de  compétences  pour  la  montée  en 
gamme…  Partant  de  ce  constat,  le  bon  remède  consiste  à  restaurer  les  fondamentaux  de  la 
compétitivité  industrielle  en  corrigeant  les  faiblesses  identifiées.  C’est  l’objectif  des 
recommandations formulées  par les  CCI pour recréer un tissu industriel plus résilient,  mieux ancré 
dans les territoires et davantage tourné vers les secteurs d’avenir. 
Si l’on confond parfois dans le débat public les questions de réindustrialisation et de relocalisations, il 
faut  éviter  l’écueil  de  réduire  les  premières  aux  secondes.  Certes,  les  relocalisations  doivent  être 
encouragées  et  soutenues  mais  il  faut  préalablement  consolider  dans  la  durée  l’attractivité  du 
territoire  national  comme  site  de  production.  Autrement,  ces  relocalisations  risquent  d’être 
« éphémères » et, au bout du compte, peu créatrices de richesses et d’emplois. 
C’est pourquoi il serait plus pertinent d’élargir la perspective des relocalisations, au-delà du territoire 
strictement national, pour intégrer des territoires géographiquement proches dans une dynamique 
de  coopération  industrielle.  À  l’image  de  l’Hinterland  allemand  en  Europe  de  l’Est,  la  France  et 
l’Europe pourraient tirer profit de la proximité de pays ayant des coûts de production relativement 
favorables  et  situés  autour  du  bassin  méditerranéen  ou  en  Afrique.  En  étendant  le  champ  des 
relocalisations  potentielles  à  ces  pays,  il  sera  possible  de  recomposer  sur  une  base  régionale 
certaines chaînes de valeur dans des conditions soutenables et durables. En osant ce pari, la France 
et  l’Europe  apporteraient  des  réponses  plus consistantes  pour  encourager  l’émergence  industrielle 
de ces pays, dans une démarche coopérative où toutes les parties seraient gagnantes.